Six semaines sur l’Aquarius

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« ITALIE DIRECT » 

Aujourd’hui, j’ai une pensée pour « Lee », soudanais qui m ‘avait raconté qu’il avait passé dix jours en prison en 2012 pour avoir témoigné dans la presse anglaise.

Selon lui, durant ces dix jours et les interrogatoires dont il faisait l’objet, les policiers lui répétaient a chaque entretien la même question: Pourquoi as tu menti aux journalistes?

Puis quand ils décidèrent qu’ils en avaient fini avec lui, ils l’expulsèrent vers la case départ, Italie.

Je salue donc le courage et je remercie Mamadou, Ismael, Aicha, Maimouna, Mohamed, Isabelle et les autres, la liste est trop longue pour tous les citer, rescapés du 24 juin 2016.

Je suis resté en contacte avec certains d’entre-eux pour poursuivre mon travail qui était de comprendre ce qui s’était passé en Libye, approfondir les témoignages.

C’est le témoignage de ces hommes et femmes qui ont vécu les choses qui peuvent nous informer et c’est important de le faire au moment ou l’Europe engage deux cent millions en Libye (fev 2017 *), pour sous-traiter la gestion de la « Crise des migrants ».

Pour pouvoir un jour se souvenir, il est nécessaire que les faits ne soient pas eux aussi effacés.

Les disparus ne sont pas tous au fond de la Méditerranée, ils sont encore plus nombreux en Libye car en Libye, chaque jour, la mort suit son cour.

Un trafic qui s’appuie d’abord sur des compagnies de transports qui ont pignon sur rue.

Dans cette histoire, d’après les témoignages, tout converge vers la certitude qu’il s’agit d’une politique globale appliquée a l’Homme noir de toute l’Afrique.

D’un phénomène qui s’étend sur presque tout le territoire Libyen avec différents intervenants, avec des complicités de l’étranger, dans différents pays africains, de personnes qui utilisent les moyens techniques actuels pour encaisser, et qui trouvent donc dans la technologie de pointe une réponse logistique sans laquelle toute l’économie de ce traffic serait impossible.

Pour différentes raisons, je me suis concentré sur la Cote D’Ivoire. La bas, suite aux manifestations de mères qui n’en peuvent plus des disparitions; suite aux plaintes d’enseignants de Daloa qui déplorent le fait de manquer d’élèves, le gouvernement Ivoirien a renforcé les contrôles a la frontière du Burkina mais cela n’arrêtera pas le flux.

Les deux principales compagnie de transports, Rimbo et Sonef, montent les candidats pour la Libye, directement a bord des cars. C’est juste le prix du billet qui a changé.

Des agents sont présents tout le long des parcours et les gares routières sont des points de rendez-vous.

Le propriétaire de Rimbo, Mr Mohamed Rhissa Ali, apparait dans les panama papers.

Une économie qui fonctionne grâce au système bancaire sous toutes ses formes.

La plus grande partie de l’argent du racket passe par le système bancaire numérique puisque le système bancaire Libyen ne permet pas les transferts d’argent.

Les sommes que les réfugiés emportent avec eux, le liquide, est important mais ne représente qu’une partie infime du chiffre d’affaire de ce business.Souvent ils partent avec la moitié de ce qu’il leur est demandé.

Une fois a Agades, des agents annoncent le programme. Apparemment, ils ont trois possibilités : Italie directe; Tripoli directe; Sabbah directe.

Les « voyageurs » pensent qu’ils solderont une fois arrivée a destination.

Concernant les victimes de la Cote d’Ivoire, l’argent transite via Moneygram mais aussi beaucoup via les opérateurs mobiles: Orange money ( SGBCI, Ecobank, Banque Atlantique), Moov money (NSIA cote d’Ivoire)et NTM Money (SGBCI, Ecobank, UBA). Aussi, avec les plafonnement des comptent mobiles, les transferts sont versés parfois directement sur des comptes en banque au Mali, en Guinée, en Gambie ou ailleurs.

C’est avec les familles et les amis de leurs victimes que les bourreaux feront le plus de bénéfices. « Les passagers », comme ils sont appelés, paieront et seront rackettés plusieurs fois. Certains prennent connaissances des montants qui ont été versés pour eux seulement une fois qu’ils seront arrivés en Europe.

La plupart ne voulaient pas traverser.

Il y a ces différents « points de lancements », qui s’étendent jusqu’au bord de la frontière Tunisienne et qui représentent les seules portes de sortie de la Libye.

Que ce passera t il pour ceux qui seront sur place quand cette « porte » sera fermée?

C’est une question qui se pose déjà puisque il s’agit de renforcer la surveillance, de « former » les gardes cotes et d’empêcher, a plus ou moins court terme, toute traversée.

Il s’agit aussi, soit disant, de permettre aux étrangers de faire leur demande d’asile auprès de L’UNHCR sur place en Libye.

C’est a dire d’empêcher toute migration vers l’Europe qui ne présenterait pas un critère qui rentre dans le cadre du statut de réfugié.

Qui peut nous garantir que ce sera effectivement respecté?

Pourquoi faudrait-il tout croire et tout accepter?

Depuis le début de mon travail au sujet des réfugiés politiques en 2012, j’ai rencontré des témoins qui disaient que des personnes étaient renvoyées dans leurs pays malgré le danger que cela représentait pour elles.

Après les accords du processus de Khartoum en novembre 2014 *, nous avons vu émerger le Turquie comme partenaire susceptible de barrer la route « des migrants »vers la Grèce ou les Balkans.

Nous avons vu le Soudan rafler les Erythreens et les expulser chez eux vers une mort certaine.*

Des témoins qui ont vécu plusieurs années en Libye et qui n’étaient pas partants pour l’Europe, ont constaté que la situation s’était dégradée en 2015 pour tous les noirs, sans distinction de nationalité, d’origine Ethnique, religieuse ou politique.

Ces témoins avaient vécu en Libye, y avait fait des enfants et trouvaient les moyens de vivre convenablement sur place, même si c’était plus dur depuis la révolution. Beaucoup faisaient des allers et retours mais n’avaient pas le projet de traverser.

Les statistiques publiées par les ONG au sujet du nombre de morts et le nombres de personnes sur place sont erronées 

Combien il y a t il de noirs en Libye?

Selon l’OIM et d’après seulement quelques ambassades Africaines, ils seraient entre 280 000 et un million.*

D’après les réfugiés, les lieux d’enfermements sont partout sur le territoire Libyen.

Certains endroits ne seraient pas accessibles aux ONG.

Si les témoins parlent de tortures et de racket, faut-il en déduire que la torture existe que dans le cadre des rackets?

Certainement pas.

Ils parlent aussi des nombreux morts qu’ils ont croisés sur leur route et dans les différentes prisons Libyennes.

De l’autre coté de la Méditerranée, nous n’entendons parler que des morts en mer.

L’ONU a annoncé le nombre de cinq mille victimes pour 2016 mais tout le monde se demande comment ils peuvent évaluer les disparus.

Des témoins qui sont sortis de la prison de Sabratha après une évasion racontent que ce jour la par exemple deux cent personnes, Hommes femmes et enfants ont été tués par balles et jetés le desert.

Les évadés qui ont été rattrapés ont été alignés et ont pris une balle dans le bras ou le pieds en représailles.

Des rescapés parlent aussi de camps comme le « Terminus » de Sabbah, ou la prison des gardes cotes de Sabratha qui renferment plusieurs milliers de personnes. Nous pouvons donc parler de camps de concentrations mais quel est le taux de mortalité dans ces lieux incroyables?

En Mai 2016, les rescapés de Sabratha qui avait pu s’enfuir avaient vécu une visite de l’UNHCR. D’autres aussi, on vécu une visite au « terminus » de Sabbah.

Ils dénoncent les mises en scène ou chacun a été habillé, monté dans des cars pour un hypothétique rapatriement.

Le Libyen prend tout l’argent qu’il peut. Il le prend aux réfugiés, aux familles, a l’Europe et a l’ONU.

Les Libyens qui pensent et appliquent cette politique se sont fait une idée de la valeur d’un homme Noir.

C ‘est le grand marché d’une main d’oeuvre que les entreprises payent au Geôlier pour reconstruire le pays mais ou le travailleur perçoit tout juste de quoi manger, dans le meilleur des cas.

Il y a aussi le Tchat, l’attente sur un trottoir qui peut déboucher sur des kidnapping. Aicha n’a jamais revu son mari et est arrivée seule avec sa fille en Italie.

Encore que certains disent que parfois c est le seul moyen de se nourrir, ceux qui ne travaillent pas vivent en quarantaine.

Les femmes sont violee mais les hommes et certains enfants aussi.

Les enfants justement, assistent a cela, comme au pire, ne sachant pas vraiment si leur parents pourront les protéger contre la mort.

Il y a les transports dans lesquels périssent beaucoup de personnes.

Il y a les transports dans des camions citernes remplies de kérosène et les transports dans les camions remplis de briques empilées au dessus d’eux.

Lors d’un transport dans un de ces « camions de la mort », Mamadou a vu un jeune garçon, les cotes enfoncées après l’effondrement de briques qui se trouvaient au dessus d’eux, ne pouvant plus respirer, crachant du sang, agonisant, mourrir peu de temps après devant ses yeux.Il a vu aussi des personnes mourrir de déshydratation.

Il y a notamment un camp a Ben Oualid tenu par un certain Abdul Karim qui torture les enfants par l’électricité et leur fait subir toutes sortes de sévices.

A la prison Brake de Gadrum,  une jeune fille mineure et sa mère ont été violee toute une semaine.

Les femmes enceintes ne sont pas épargnées.

Le bourreau sexuel utilise le sexe pour torturer, humilier les couples, ces bourreaux qui n’ont pas de limites seront ils jugés par les hommes? Les athées ne croient pas en la justice de Dieu.

Ces scènes exposées a tous frappent l ‘homme dans sa croyance toute entière a la vie, le désir du bourreau est de plonger tout le monde dans l’angoisse du doute au sujet du dernier instant, et l’attente de cette mort qui est partout mais qui ne vient pas tout de suite, est vécue par les victimes comme une mort qui leur fait extrêmement peur car contre nature.

Une politique de la torture collective au quotidien.

Tout cela nous ferait presque oublier les conditions même de l’enfermement mais la aussi il y a torture. Une torture collective et quotidienne par la soif, la chaleur, l’étouffement, la sous alimentation, le viol, le manque d’hygiène les coups et les meurtres de ces victimes que personne ne peut aider.

Des personnes en deviennent folles et partent dans des monologues contre ceux qui leur ont donné la vie, déambules nues; d’autres aussi se suicident en provoquant délibérément leurs bourreaux pour en finir ou se laisse mourrir; d’autres, qui aimerait au contraire s’en sortir, revoir leurs proches, meurent de maladies ou problèmes de santé très graves liées aux conditions de détentions même .

Dans certaines cellules, il faut attendre son tour pour s’allonger a moins de tomber d’épuisement.

Tout cela répond a une politique de traitement généralisé avec une organisation plutôt basée sur l’ improvisation pour gérer le nombre des arrivants, qui va de l utilisation de trous creusés dans le sable avec une capacité de huit cent personnes, aux containers qui selon leur volume peuvent enfermer entre 30-40 et 80-120 personnes, des usines transformées en camp de concentration d’une capacité de 4000 personnes, des immeubles entiers, les fameux foyers,  recyclés en prisons « open space », en passant par l’ancien chantier naval baptisé « Prison Break »: un immense sous sol ou les victimes ont du mal a trouver un endroit pour sortir leurs pieds d’une eau saumâtre et stagnante qu’ils ont pour boire, ou encore comme a Gadrum, une exploitation agricole, dans un lieu en sous sol, avec des animaux au dessus, un lieu ou converge le jus de toutes les litières, filtré par la paille et l’eau souillée qu’il faut boire; il y a des enceintes vides de bâtiments ou sont entassées des centaines de personnes au soleil qui passeront leur temps a boire de l’eau salée et manger du pain dur pour aller travailler.Toutes sortes de lieux d’enfermements existent, ils contiennent des centaines de milliers d’Africains.

Il y aurait une prison ou sept mille femmes y attendent un autre sort.

D’ailleurs ces femmes sont parfois des sortes de dépôts de garantie et seront libérées contre de l’argent envoyé depuis l’Europe. Elles peuvent être une compagne, une soeur, une cousine.

Une organisation dirigée par les militaires Libyens avec la complicité de mafieux Africains.

Il y a un appel d’air suscité de l’intérieur de la Libye par les otages eux-même qui sont priés de faire venir du monde, sous peine de mort.Des villages se vident et tous les jours de nouveaux arrivants rejoignent les sinistres files d’attentes d’Agades.

L’organisation mafieuse est pyramidale et vertigineuse.

Avec les trois grands trafiquants Mamourou (Ivoirien), Abdalah (Malien) et Souleman (Guinéen) qui ont monté une structure composée de chefs de foyers de différentes nationalités , de sous chefs de foyers qui recrutent des agents.Un réseau qui s’étend dans toute l’Afrique de l’Ouest.

Un réseau dans lequel des hauts fonctionnaires de l’armée Libyenne s’enrichissent. Un capitaine de l’armée tunisienne ferait même des allers et retours en scooter des mers pour livrer les fameux pneumatiques des traversées.

Le Noir pour le Libyen est celui qui terni l’image de l’Islam, quelque part, le noir est impur dans la conception Libyenne de l’Islam.

Certains musulmans eux-mêmes sont condamnés a mort pour être incapable de réciter une sourate.

Venaient ils de se convertir ou étaient ils non pratiquants?

Les chrétiens aussi jusqu’au dernier moment, doivent accepter ou refuser leur conversion forcée a leur risque et périls.

Voila ce qui précède beaucoup les embarquements ce qui signifie que même quand la famille a payé les rançons, elle n’est pas sure de sauver la vie de son être cher.

Il peut mourrir encore mille fois avant d’être récupéré en haute mer.

L’Homme noir a une dette que l’argent ne peut effacer, c’est ce que doivent comprendre ces hommes quand ils arrivent en Libye.

Rackettées plusieurs fois, ces victimes ont la vie suspendue a un fil jusqu’au moment ou ils sont embarqués par les ONG.

Les gardes cotes qui sont présents lors de tous les lancements, jouent un double jeu insupportable.

Ce qui pose problème, c’est ce qui touche a l’épineuse question qui n’est jamais posée, de la réponse que le monde, y compris les pays Africains, pourront apporter en terme de justice aux victimes des Libyens. Peu importe le terme qu’on emploie pour le designer, celui qui passe par la Libye est une victime.

« La mort naturelle n’existe plus pour l’Homme noir »

Ces êtres humains dont nous pouvons dire qu’ils sont nos frères, ont vécu des choses qui non seulement dépassent notre imagination mais ce qu’ils ont vécu nous concerne tous car ce qui se passe en Libye est un crime sur un groupe entier, pas en tant qu’individus appartenant a telle ou telle Nation, a telle ou telle idée politique, mais parce qu’ils sont nés avec une autre couleur de peau; c’est difficile a croire mais c’est la vérité.

Ce crime qui contient un caractère politique, raciste et religieux entre donc dans la catégorie des crimes contre l’humanité.

En toute logique, cette question Libyenne devra faire l’objet d’une enquête internationale et nous devrons sortir du déni actuel si nous voulons être en mesure de juger les auteurs et les complices de ce crime contre l’humanité du 21 eme siècle.

La question Libyenne nous renvoie a l’éternelle et passionnante question des valeurs du monde que nous voulons défendre et transmettre.

Ce monde auquel nous appartenons et ses évolutions ont l’air de dépendre d’un mouvement de balancier qui nous fait passer d’un état des choses a un autre, en emportant dans son souffle la vie de victimes qui n’avaient rien a faire d’autre que vivre.

La mort naturelle n’existe plus en Libye pour l’homme Noir mais c’est l’homme Noir qui le dit.

 

Yann Merlin

Avril 2017 texte initialement destiné au journal Mediapart. Le texte a été réécris sans qu’il me soit soumis et signé Yann Merlin. (https://www.mediapart.fr/journal/international/140417/rancon-viol-torture-recits-de-migrants-rescapes-de-l-enfer-libyen?onglet=full)

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